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Il nous reste à examiner deux objections, les seules qui méritent véritablement
ce nom, parce qu’elles sont basées sur des théories raisonnées. 2
L’une et l’autre admettent la réalité de tous les phénomènes matériels
et moraux, mais elles excluent l’intervention des esprits.
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Selon la première de ces théories, toutes les manifestations attribuées
aux esprits ne seraient autre chose que des effets magnétiques. 4
Les médiums seraient dans un état qu’on pourrait appeler somnambulisme
éveillé, phénomène dont toute personne qui a étudié le magnétisme a
pu être témoin. 5
Dans cet état les facultés intellectuelles acquièrent un développement
anormal ; le cercle des perceptions intuitives s’étend hors des limites
de notre conception ordinaire. 6
Dès lors le médium puiserait en lui-même et par le fait de sa lucidité,
tout ce qu’il dit et toutes les notions qu’il transmet, même sur les
choses qui lui sont le plus étrangères dans son état habituel.
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Ce n’est pas nous qui contesterons la puissance du somnambulisme dont
nous avons vu les prodiges et étudié toutes les phases ; 8
nous convenons qu’en effet beaucoup de manifestations spirites peuvent
s’expliquer par ce moyen ; 9
mais une observation soutenue et attentive montre une foule de faits
où l’intervention du médium, autrement que comme instrument passif,
est matériellement impossible. 10
A ceux qui partagent cette opinion, nous dirons comme aux autres : «
Voyez et observez, car assurément vous n’avez pas tout vu. » 11
Nous leur opposerons ensuite deux considérations tirées de leur propre
doctrine. D’où est venue la théorie spirite ? Est-ce un système imaginé
par quelques hommes pour expliquer les faits ? Nullement. 12
Qui donc l’a révélée ? Précisément ces mêmes médiums dont vous exaltez
la lucidité. 13
Si donc cette lucidité est telle que vous la supposez, pourquoi auraient-ils
attribué à des esprits ce qu’ils auraient puisé en eux-mêmes ? Comment
auraient-ils donné ces renseignements si précis, si logiques, si sublimes
sur la nature de ces intelligences extra-humaines ? 14
De deux choses l’une, ou ils sont lucides ou ils ne le sont pas : s’ils
le sont et si l’on a confiance en leur véracité, on ne saurait sans
contradiction admettre qu’ils ne sont pas dans le vrai. 15
En second lieu, si tous les phénomènes avaient leur source dans le médium,
ils seraient identiques chez le même individu, et l’on ne verrait pas
la même personne tenir un langage disparate, ni exprimer tour à tour
les choses les plus contradictoires. 16
Ce défaut d’unité dans les manifestations obtenues par le médium prouve
la diversité des sources ; si donc on ne peut les trouver toutes dans
le médium, il faut bien les chercher hors de lui.
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Selon une autre opinion, le médium est également la source des manifestations,
mais au lieu de les puiser en lui-même, ainsi que le prétendent les
partisans de la théorie somnambulique, il les puise dans le milieu ambiant.
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Le médium serait ainsi une sorte de miroir reflétant tontes les idées,
toutes les pensées et toutes les connaissances des personnes qui l’entourent
; il ne dirait rien qui ne soit connu au moins de quelques-unes. 19
On ne saurait nier, et c’est même là un principe de la doctrine, l’influence
exercée par les assistants sur la nature des manifestations ; 20
mais cette influence est tout autre que celle qu’on suppose exister,
et de là à ce que le médium soit l’écho de leurs pensées, il y a fort
loin, car des milliers de faits établissent péremptoirement le contraire.
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C’est donc là une erreur grave qui prouve une fois de plus le danger
des conclusions prématurées. 22
Ces personnes ne pouvant nier l’existence d’un phénomène dont la science
vulgaire ne peut rendre compte, et ne voulant pas admettre la présence
les esprits, l’expliquent à leur manière. 23
Leur théorie serait spécieuse si elle pouvait embrasser tous les faits
; mais il n’en est point ainsi. 24
Lorsqu’on leur démontre jusqu’à l’évidence que certaines communications
du médium sont complètement étrangères aux pensées, aux connaissances,
aux opinions mêmes de tous les assistants, que ces communications sont
souvent spontanées et contredisent toutes les idées préconçues, elles
ne sont pas arrêtées pour si peu de chose. 25
Le rayonnement, disent-elles, s’étend bien au delà du cercle immédiat
qui nous entoure ; le médium est le reflet de l’humanité toute entière,
de telle sorte que s’il ne puise pas ses inspirations à côté de lui,
il va les chercher au dehors, dans la ville, dans la contrée, dans tout
le globe, et même dans les autres sphères.
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Je ne pense pas que l’on trouve dans cette théorie une explication plus
simple et plus probable que celle du spiritisme, car elle suppose une
cause bien autrement merveilleuse. 27
L’idée que des êtres peuplant les espaces, et qui, étant en contact
permanent avec nous, nous communiquent leurs pensées, n’a rien qui choque
plus la raison que la supposition de ce rayonnement universel venant
de tous les points de l’univers se concentrer dans le cerveau d’un individu.
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Encore une fois, et c’est là un point capital sur lequel nous ne saurions
trop insister, la théorie somnambulique, et celle qu’on pourrait appeler
réflective, ont été imaginées par quelques hommes ; ce sont des
opinions individuelles créées pour expliquer un fait, tandis que la
doctrine des esprits n’est point de conception humaine ; 29
elle a été dictée par les intelligences mêmes qui se manifestent alors
que nul n’y songeait, que l’opinion générale même la repoussait ; 30
nous demandons alors où les médiums ont été puiser une doctrine qui
n’existait dans la pensée de personne sur la terre ; nous demandons
en outre par quelle étrange coïncidence des milliers de médiums disséminés
sur tous les points du globe, qui ne se sont jamais vus, s’accordent
pour dire la même chose ? Si le premier médium qui parut en France a
subi l’influence d’opinions déjà accréditées en Amérique, par quelle
bizarrerie a-t-il été puiser ses idées à 2,000 lieues au delà des mers,
chez un peuple étranger de mœurs et de langage, au lieu de les prendre
autour de lui ?
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Mais il est une autre circonstance à laquelle on n’a point assez songé.
Les premières manifestations, en France comme en Amérique, n’ont eu
lieu ni par l’écriture, ni par la parole, mais par des coups frappés
concordant avec les lettres de l’alphabet et formant des mots et des
phrases. 32
C’est par ce moyen que les intelligences qui se sont révélées ont déclaré
être des esprits. 33
Or, si l’on pouvait supposer l’intervention de la pensée des médiums
dans les communications verbales ou écrites, il ne saurait en être ainsi
des coups frappés dont la signification ne pouvait être connue d’avance.
34
Nous pourrions citer nombre de faits qui démontrent, dans l’intelligence
qui se manifeste, une individualité évidente et une indépendance absolue
de volonté. 35
Nous renvoyons donc les dissidents à une observation plus attentive,
et s’ils veulent bien étudier sans préventions et ne pas conclure avant
d’avoir tout vu, ils reconnaîtront l’impuissance de leur théorie pour
rendre raison de tout. 36
Nous nous bornerons à poser les deux questions suivantes : Pourquoi
l’intelligence qui se manifeste, quelle qu’elle soit, refuse-t-elle
de répondre à certaines questions sur des sujets parfaitement connus,
comme par exemple sur le nom ou l’âge de l’interrogateur, sur ce qu’il
a dans la main, ce qu’il a fait la veille, son projet du lendemain,
etc. 37
Si le médium est le miroir de la pensée des assistants, rien ne lui
serait plus aisé que de répondre.
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Les adversaires rétorquent l’argument en demandant à leur tour pourquoi
des esprits qui doivent tout savoir ne peuvent dire des choses aussi
simples, selon l’axiome : Qui peut le plus peut le moins; d’où
ils concluent que ce ne sont pas des esprits. 39
Si un ignorant ou un mauvais plaisant, se présentant devant une docte
assemblée, demandait, par exemple, pourquoi il fait jour en plein midi,
croit-on qu’elle se donnât la peine de répondre sérieusement, et serait-il
logique de conclure de son silence, ou des railleries dont elle gratifierait
le questionneur, que ses membres ne sont que des ânes ? 40
Or, c’est précisément parce que les esprits sont supérieurs qu’ils ne
répondent pas à des questions oiseuses et ridicules, et ne veulent pas
être mis à l’épreuve ; c’est pourquoi ils se taisent ou disent de s’occuper
de choses plus sérieuses.
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Nous demanderons enfin pourquoi les esprits viennent et s’en vont souvent
à un moment donné, et pourquoi, ce moment passé, il n’y a ni prières,
ni supplications qui puissent les ramener ? 42
Si le médium n’agissait que par l’impulsion mentale des assistants,
il est évident que dans cette circonstance le concours de toutes les
volontés réunies devrait stimuler sa clairvoyance. 43
Si donc, il ne cède pas au désir de l’assemblée, corroborée par sa propre
volonté, c’est qu’il obéit à une influence étrangère à lui-même et à
ceux qui l’entourent, et que cette influence accuse par là son indépendance
et son individualité. >>>
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