Bible du Chemin Testament Kardecien ©

Revue spirite — Année XI — Avril 1868.

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L’INTOLÉRANCE ET LA PERSÉCUTION À L’ÉGARD DU SPIRITISME.

1. — Le fait suivant nous est signalé par un de nos correspondants. Nous taisons, par convenance, le nom du lieu où il s’est passé, mais, au besoin, nous avons la pièce justificative entre les mains.

Le curé de …, ayant appris qu’une de ses paroissiennes avait reçu le Livre des Esprits, vint la trouver chez elle et lui fit une scène scandaleuse en l’apostrophant d’épithètes fort peu évangéliques ; il la menaça, en outre, de ne pas l’enterrer quand elle mourrait, si elle ne croyait pas au diable et à l’enfer ; puis, s’emparant du livre, il l’emporta.

A quelques jours de là, cette dame, que cette algarade avait fort peu touchée, alla chez le prêtre lui redemander son livre, se disant en elle-même que, s’il ne le lui rendait pas, il n’était pas difficile de s’en procurer un autre, et qu’elle saurait bien le mettre en lieu de sûreté.

Le livre fut rendu, mais dans un état qui prouvait qu’une sainte colère s’était déchargée sur lui. Il était maculé de ratures, d’annotations, de réfutations, où les Esprits étaient traités de menteurs, de démons, de stupides, etc. La foi de cette dame, loin d’être ébranlée, n’en a été que plus fortifiée. On prend, dit-on, plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre ; le prêtre lui a présenté le vinaigre, elle a préféré le miel, et elle s’est dit : Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu’il fait. De quel côté était le vrai Christianisme ?


2. — Les scènes de cette nature étaient très fréquentes il y a sept ou huit ans, et avaient parfois un caractère de violence qui tournait au burlesque.

On se rappelle ce missionnaire qui écumait de rage en prêchant contre le Spiritisme, et s’agitait avec tant de fureur qu’on craignît, un instant qu’il ne tombât de la chaire. Et cet autre prédicateur qui conviait tous les détenteurs d’ouvrages spirites à les lui apporter pour y mettre le feu sur la place publique. Malheureusement pour lui, il n’en fut pas apporté un seul, et l’on s’en dédommagea en brûlant dans la cour du séminaire tous ceux que l’on put se procurer chez des libraires. Aujourd’hui que l’on en a reconnu l’inutilité et les inconvénients, ces démonstrations excentriques sont fort rares ; l’expérience a prouvé qu’elles ont plus détourné de l’Église que du Spiritisme.

Le fait rapporté ci-dessus a un caractère d’une gravité particulière. Le prêtre, dans son église, est chez lui, sur son terrain ; donner ou refuser des prières selon sa conscience, est dans son droit ; il en use sans doute parfois d’une manière plus nuisible qu’utile à la cause qu’il défend, mais enfin il est dans son droit, et nous trouvons illogique que des personnes qui sont, de pensées sinon de fait, séparées de l’Église, qui ne remplissent aucun des devoirs qu’elle impose, aient la prétention de contraindre un prêtre à faire ce qu’à tort ou à raison, il considère comme contraire à sa règle. Si vous ne croyez pas à l’efficacité de ses prières, pourquoi en exiger de lui ? Mais par la même raison, il outrepasse son droit quand il s’impose à ceux qui ne le demandent pas.

Dans le cas dont il s’agit, de quel droit ce prêtre allait-il violenter la conscience de cette dame dans son propre domicile, y faire une visite inquisitoriale, et s’emparer de ce qui ne lui appartenait pas ?

Qu’est-ce que la religion gagne à ces excès de zèle ? Les amis maladroits sont toujours nuisibles.

Ce fait, en lui-même, est de peu d’importance, et ce n’est, en définitive, qu’une petite tracasserie qui prouve l’étroitesse des idées de son auteur ; nous n’en aurions pas parlé, s’il ne se liait à des faits plus graves, aux persécutions proprement dites dont les conséquences sont plus sérieuses.


3. — Étrange anomalie ! Quelle que soit la position d’un homme, officielle ou subordonnée à un titre quelconque, on ne lui conteste pas le droit d’être protestant, juif ou même rien du tout ; il peut être ouvertement incrédule, matérialiste ou athée ; il peut préconiser telle ou telle philosophie, mais il n’a pas le droit d’être Spirite. S’il est soupçonné de Spiritisme, comme jadis on était soupçonné de jansénisme,  †  il est suspect ; si la chose est avouée, il est regardé de travers par ses supérieurs lorsque ceux-ci ne pensent pas comme lui, considéré comme un perturbateur de la société, lui qui abjure toute idée de haine et de vengeance, qui a pour règle de conduite la charité chrétienne dans sa plus rigoureuse acception, la bienveillance pour tous, la tolérance, l’oubli et le pardon des injures, en un mot, toutes les maximes qui sont la garantie de l’ordre social, et le plus grand frein des mauvaises passions.

Eh bien ! ce qui, de tous temps et chez tous les peuples civilisés, est un titre à l’estime des honnêtes gens, devient un signe de réprobation aux yeux de certaines personnes qui ne pardonnent pas à un homme d’être devenu meilleur par le Spiritisme ! Quels que soient ses qualités, ses talents, les services rendus, s’il n’est pas indépendant, si sa position n’est invulnérable, une main, instrument d’une volonté occulte, s’appesantit sur lui, le frappe, s’il se peut, dans ses moyens d’existence, dans ses affections les plus chères, et jusque dans sa considération.

Que de pareilles choses se passent dans des contrées où la foi exclusive érige l’intolérance en principe comme sa meilleure sauvegarde, cela n’a rien de surprenant ; mais qu’elles aient lieu dans des pays où la liberté de conscience est inscrite au Code des lois comme un droit naturel, on le comprend plus difficilement. Il faut donc qu’on ait bien peur de ce Spiritisme qu’on affecte cependant de présenter comme une idée creuse, une chimère, une utopie, une niaiserie qu’un souffle de la raison peut abattre ! Si cette lumière fantastique n’est pas encore éteinte, ce n’est pourtant pas faute d’avoir soufflé dessus. Soufflez donc, soufflez toujours : il est des flammes que l’on attise en soufflant au lieu de les éteindre.

Cependant, diront quelques-uns, que peut-on reprocher à celui qui ne veut et ne pratique que le bien ; qui remplit les devoirs de sa charge avec zèle, probité, loyauté et dévouement ; qui enseigne à aimer Dieu et son prochain ; qui prêche la concorde et convie tous les hommes à se traiter en frères sans acception de cultes ni de nationalités ? Ne travaille-t-il pas à l’apaisement des dissensions et des antagonismes qui ont causé tant de désastres  ? N’est-il pas le véritable apôtre de la paix ? En ralliant à ses principes le plus grand nombre possible d’adhérents, par sa logique, par l’autorité de sa position, et surtout par son exemple, ne préviendra-t-il pas des conflits regrettables ? Si, au lieu d’un, il y en a dix, cent, mille, leur influence salutaire n’en sera-t-elle pas d’autant plus grande ? De tels hommes sont des auxiliaires précieux ; on n’en a jamais assez ; ne devrait-on pas les encourager, les honorer ? La doctrine qui fait pénétrer ces principes dans le cœur de l’homme par la conviction appuyée sur une foi sincère, n’est-elle pas un gage de sécurité ? Où a-t-on vu, d’ailleurs, que les Spirites fussent des turbulents et des fauteurs de trouble ? Ne se sont-ils pas, au contraire, toujours et partout signalés comme des gens paisibles et amis de l’ordre ? Toutes les fois qu’ils ont été provoqués par des actes de malveillance, au lieu d’user de représailles, n’ont-ils pas évité avec soin tout ce qui aurait pu être une cause de désordre ?

L’autorité a-t-elle jamais eu à sévir contre eux pour aucun acte contraire à la tranquillité publique ? Non, car un fonctionnaire, chargé du maintien de l’ordre, disait naguère que si tous ses administrés étaient Spirites, il pourrait fermer son bureau. Est-il un hommage plus caractéristique rendu aux sentiments qui les animent ? Et à quel mot d’ordre obéissent-ils ? à celui de leur conscience seul, puisqu’ils ne relèvent d’aucune personnalité patente ou cachée dans l’ombre. Leur doctrine est leur loi, et cette loi leur prescrit de faire le bien et d’éviter le mal ; par sa puissance moralisatrice, elle a ramené à la modération des hommes exaltés, ne craignant rien, ni Dieu ni la justice humaine, et capables de tout. Si elle était populaire, de quel poids ne pèserait-elle pas dans les moments d’effervescence et dans les centres turbulents ? En quoi donc cette doctrine peut-elle être un motif de réprobation  ? Comment peut-elle appeler la persécution sur ceux qui la professent et la propagent ?

Vous vous étonnez qu’une doctrine qui ne produit que le bien ait des adversaires ! Mais vous ne connaissez donc pas l’aveuglement de l’esprit de parti ? Est-ce qu’il a jamais considéré le bien que peut faire une chose lorsqu’elle est contraire à ses opinions ou à ses intérêts matériels ? N’oubliez pas que certains opposants le sont par système bien plus que par ignorance. C’est en vain que vous espéreriez les amener à vous par la logique de vos raisonnements, et par la perspective des effets salutaires de la doctrine ; ils savent cela aussi bien que vous, et c’est précisément parce qu’ils le savent qu’ils n’en veulent pas ; plus cette logique est rigoureuse et irrésistible, plus elle les exaspère, parce qu’elle leur ferme la bouche. Plus on leur démontre le bien que produit le Spiritisme, plus ils s’irritent, parce qu’ils sentent que là est sa force ; aussi, dût-il sauver le pays des plus grands désastres, ils le repousseraient quand même. Vous triompherez d’un incrédule, d’un athée de bonne foi, d’une âme vicieuse et corrompue, mais des gens de parti pris, jamais !


4. — Qu’espèrent-ils donc de la persécution ? Arrêter l’essor des idées nouvelles par l’intimidation ? Voyons, en quelques mots, si ce but peut être atteint.

Toutes les grandes idées, toutes les idées rénovatrices, aussi bien dans l’ordre scientifique que dans l’ordre moral, ont reçu le baptême de la persécution, et cela devait être, parce qu’elles froissaient les intérêts de ceux qui vivaient des vieilles idées, des préjugés et des abus. Mais dès lors que ces idées constituaient des vérités, est-ce que l’on a jamais vu que la persécution en ait arrêté le cours ? L’histoire de tous les temps n’est-elle pas là pour prouver qu’elles ont, au contraire, grandi, qu’elles se sont consolidées, propagées par l’effet même de la persécution ? La persécution a été le stimulant, l’aiguillon qui les a poussées en avant, et fait avancer plus vite en surexcitant les esprits, de sorte que les persécuteurs ont travaillé contre eux-mêmes, et n’ont gagné que d’être stigmatisés par la postérité. On n’a persécuté que les idées auxquelles on voyait de l’avenir ; celles que l’on jugeait sans conséquence, on les a laissées mourir de leur mort naturelle.

Le Spiritisme, lui aussi, est une grande idée ; il devait donc recevoir son baptême comme ses devancières, parce que l’esprit des hommes n’a pas changé, et il en arrivera ce qui est arrivé pour les autres : un accroissement d’importance aux yeux de la foule, et par suite une plus grande popularité. Plus les victimes seront en évidence par leur position, plus il y aura de retentissement en raison même de l’étendue de leurs relations.

La curiosité est d’autant plus surexcitée que la personne est entourée de plus d’estime et de considération ; chacun veut savoir le pourquoi et le comment ; connaître le fond de ces opinions qui soulèvent tant de colère ; on interroge, on lit, et voilà comment une foule de gens qui ne se seraient peut-être jamais occupés du Spiritisme, sont amenés à le connaître, à le juger, à l’apprécier et à l’adopter. Tel a été, on le sait, le résultat des déclamations furibondes, des interdictions pastorales, des diatribes de toutes sortes ; tel sera celui des persécutions ; elles font plus : elles l’élèvent au rang des croyances sérieuses, car le bon sens dit qu’on ne frappe pas des billevesées.

La persécution contre les idées fausses, erronées, est inutile, parce qu’elles se discréditent et tombent d’elles-mêmes ; elle a pour effet de leur créer des partisans et des défenseurs, et d’en retarder la chute, parce que beaucoup de gens les regardent comme bonnes, précisément parce qu’elles sont persécutées. Lorsque la persécution s’attaque à des idées vraies, elle va directement contre son but, car elle en favorise le développement : c’est donc, dans tous les cas, une maladresse qui tourne contre ceux qui la commettent.

Un écrivain moderne regrettait qu’on n’eût pas brûlé Luther, afin de détruire le protestantisme dans sa racine ; mais, comme on n’aurait pu le brûler qu’après l’émission de ses idées, si on l’eût fait, le protestantisme serait peut-être deux fois plus répandu qu’il ne l’est. On a brûlé Jean Huss ; qu’y a gagné le concile de Constance ? de se couvrir d’une tache indélébile ; mais les idées du martyr n’ont pas été brûlées ; elles ont été un des fondements de la réforme. La postérité a décerné la gloire à Jean Huss et la honte au concile. (Revue Spirite, août 1866, page 236.) Aujourd’hui, on ne brûle plus, mais on persécute d’autres manières.

Sans doute, quand un orage éclate, beaucoup de gens se mettent à l’abri ; les persécutions peuvent donc avoir pour effet un empêchement momentané à la libre manifestation de la pensée ; les persécuteurs, croyant l’avoir étouffée, s’endorment dans une trompeuse sécurité ; mais la pensée n’en subsiste pas moins, et les idées comprimées sont comme les plantes en serre-chaude : elles poussent plus vite.


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